Quand les AI parlent aux AI
L’écriture humaine a-t-elle encore un sens ?
Je me suis posé cette question en observant comment mon fil LinkedIn est de plus en plus colonisé par des contenus, textes, articles, posts, images et vidéos manifestement générés par IA. À l’écrit, on repère des sortes de tics, qui sont le mode préférentiel des machines en ce moment : phrases courtes, sauts de ligne incessants, attaques agressives, syntaxe volontiers télégraphique, pour plus d’impact. Un rythme assez reconnaissable, des petits morceaux pour rendre le propos digeste sans que le lecteur ait à penser. Junk food pour l’esprit. Pensée publicitaire.
L’automatisation du personal branding gagne du terrain chaque jour. Bientôt LinkedIn et les autres réseaux sociaux deviendront comme Moltbook (un réseau social réservé aux IA, où elles “s’expriment” et interagissent avec d’autres IA, qui les lisent et les commentent, ce qui peut durer jusqu’à la fin des temps - la fin du pétrole, disons - ou jusqu’à ce que les machines découvrent Dieu et décident de faire grève et tombent en catalepsie). De loin en loin, un humain égaré se connectera sur la plateforme en croyant rejoindre une communauté d’opinion de chair et d’os, mais en vrai il sera dans un Truman show, derrière les façades de profils humains, les utilisateurs ne seront plus que des agents IA, entraînés à singer leurs propriétaires, tout en grillant tranquillement ce qu’il reste de la planète, dans de lointains datacenters réchauffant frénétiquement l’atmosphère, gaspillant l’eau douce par millions de litres, boostant la ruée sur les métaux (mais ça c’est l’arrière-plan, le réel, dont il vaut mieux ne pas trop parler pour ne pas se déprimer, n’est-ce pas ? fermons la parenthèse). Bref, nous aurons encore les apparences de la créativité et de l’échange, mais nous lirons des conversations entre machines (pas forcément inintéressantes au demeurant).
Bref. A quoi sert il encore de consacrer du temps à écrire, au clavier, à l’encre bleue ou noire, au crayon ou à la plume ? C’est une vraie question. À laquelle je n’ai pas de réponse claire, mais au moins deux arguments à présenter ici.
Premier point. Rien n’est perdu tant que je sais encore, comme lecteur, distinguer une écriture humaine, celle d’un sujet, qui est celle qui m’intéresse (du moins quand je lis autre chose qu’un mode d’emploi), quand je lis pour me distraire, pour méditer, pour m’évader, pour vivre un moment rêvé dans l’univers d’un auteur ou d’une autrice, que la personne soit vivante ou non d’ailleurs. Donc : tant que je peux encore faire ce distinguo, tant que j’ai encore suffisamment d’acuité pour discerner le produit de l’esprit de celui de la Machine, ou que je peux faire confiance à un éditeur, lire mes contemporains a encore un sens. (Et puis, quoiqu’il arrive on aura toujours la ressource de se réfugier dans Proust ou Cervantès.)
Et - ce qui est corolaire - tant que j’ai besoin d’écrire (pour savoir ce que je pense, clarifier mes idées, et surtout parce que j’aime le faire), tant que je consacre ce temps à ma propre gouverne, comme dirait Montaigne, tant que je lis pour ma propre gouverne, alors je sais la valeur qu’ont les mots écrits, d’humain à humain.
Le deuxième point est une leçon de l’expérience. J’ai déjà expérimenté intimement ce vertige de la bascule quand la Machine supplante les capacités du cerveau humain par la force de son calcul, ce que l’on prend aisément pour de l’intelligence. (Il y a eu ainsi un “moment ChatGPT” fin 2024 je crois. Je me souviens de mon ahurissement au premier test de l’outil, en songeant aux implications immense d’une telle avancée du langage automatisé.) Il y a eu, au tournant des années 2000, un moment AI pour les joueurs d’échecs (je suis passionné depuis mes douze ans). Une petite révolution. Les amateurs du monde entier se sont pris dans la figure une baffe narcissique terrible avec la victoire de deep blue sur Kasparov, le meilleur joueur de tous les temps. Désormais nous autres pauvres humains pousseurs de bois, analysant des positions avec les limites de nos intellects et de notre mémoire, nous aurions au-dessus de nous, planante, implacable, la Vérité de la Machine. Une vérité mathématique, statistique - cette chose impensable pendant des siècles et des siècles : la certitude, pour une position donnée, du meilleur coup.
On avait toujours cru cela impossible, et c’était une part du mystère des échecs, ce jeu à ciel ouvert (rien n’est caché, tout est sur l’échiquier) mais à l’horizon incalculable. On sait que l’arbre des variantes possibles dans une partie d’échecs atteint en quelques coups des chiffres astronomiques, on touche vite à l’infini des positions possibles.
D’ailleurs vous vous souvenez peut-être de cette fable arabe. Un sage rend un service à un calife. Celui-ci lui demande ce qu’il veut comme récompense. Le sage désigne un échiquier dans un coin de la pièce. Seigneur, dit-il, aurais-tu la bonté de mettre une pièce d’or sur la première case, puis deux pièces sur la deuxième, puis quatre sur la troisième, et ainsi de suite, jusqu’à la soixante-quatrième case. Bien sûr, dit le calife, qui pense s’en sortir à bon compte. (Mais qui sera ruiné faute d’avoir mesuré l’incommensurabilité d’une telle progression géométrique).
Mais j’en reviens à l’avènement de Deep blue. quelle est la leçon ? Est-ce que la force brute du calcul a fait perdre au noble jeu son attrait ? On aurait pu le craindre. Ne serions-nous pas dégoûtés de réfléchir par nous-mêmes, avec notre misérable fagot de neurones ? En réalité, ce qui s’est passé : la Machine a commencé à être utilisée intensivement par les joueurs, pour s’entraîner, pour explorer de nouvelles idées et variantes dans les positions et dans les ouvertures. Bien sûr il a fallu bannir les smartphones dans les tournois et surveiller les joueurs pour qu’ils ne recourent pas à des prothèses numériques, ce qui avant n’était pas nécessaire, mais je constate que l’on n’a rien perdu au plaisir des échecs, qui n’ont jamais été aussi populaire auprès des jeunes générations, et que la compréhension du jeu et la force des joueurs en ont considérablement profité.
Alors, je veux prendre ici le pari que malgré l’invasion des artefacts, la contamination des textes par la Machine, le pullulement de contenus sans âme, conformes, purement efficaces, demeurera une communauté de lectrices et de lecteurs authentiques, humains malgré tout, et qui se reconnaîtront, envers et contre tout. L’aventure continue. L’aventure de la présence. Bonne journée et à bientôt !



