Ne pas cesser de penser en 2026
Qu'elle soit pour vous l'année de belles lectures et de riches conversations
En ce début d’année, devant le mauvais spectacle de l’actualité nationale et internationale telle qu’il se développe sous nos yeux, les sujets d’agacement, de colère, les raisons d’être indigné, consterné, voire désabusé, ne manquent pas. Mais plutôt que de vous en rajouter une couche, et avant (peut-être) d’écrire un prochain bloc-notes sur les “capacités négatives”, ces compétences discrètes dont on ne parle jamais, et qui pourtant sont celles qui nous aident à faire face à tout ce qui nous dépasse, à tout ce sur quoi nous avons pas ou peu de prise, je vous propose pour commencer l’année un petit éloge de la lecture. (Et, du reste, cette notion de capacité négative, je l’ai découverte… dans le très bon livre du psychanalyste anglais Adam Phillips, Trois capacités négatives, L’Olivier, 2009)
Que ferait-on sans les livres ? Sans les auteurs, les éditeurs, les libraires ? Heureusement qu’on peut toujours s’extraire un peu de la glu du réel pour s’envoler librement au fil des pages. La lecture, source inépuisable d’inspiration, d’imagination, d’intelligence du monde et de soi.
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Des livres lus il y a bien longtemps me remontent parfois à la mémoire. Est-ce à cause de notre monde dystopique, tel qu’il semble avoir bifurqué bizarrement ? Je me suis récemment souvenu de l’abîme de perplexité dans lequel m’avait plongé la lecture, vers douze ou treize ans, d’une nouvelle de Ray Bradbury, auteur américain de science-fiction bien connu. Je vous raconte l’intrigue, de mémoire. Un homme s’embarque pour un bref voyage dans le temps, organisé par un tour operator qui emmène des touristes voir l’époque des dinosaures. Il est d’autant plus heureux le jour de cette escapade temporelle que la veille a eu lieu un vote important qui a décidé du nouveau président des Etats-Unis. L’un des candidats en lice était un personnage très inquiétant, un populiste porteur d’un projet autoritaire, qui aurait pu faire basculer le pays dans la tyrannie, mais heureusement il n’a pas été élu. Notre voyageur profite donc avec un groupe de touristes de la découverte des dinosaures. Les voyageurs observent le paysage à partir d’une passerelle posée délicatement au-dessus du sol de cette jungle. La règle veut qu’ils n’interviennent pas dans l’environnement, car s’ils modifiaient quoique ce soit dans cette époque, cela pourrait modifier d’une manière ou d’une autre le futur dont ils viennent. Or, patatras, voilà que fasciné par le spectacle, un peu désorienté, notre homme par mégarde pose son pied à l’extérieur de la passerelle, sur le sol préhistorique. Il se ravise immédiatement, mais, dans l’empreinte qu’il a laissée dans la boue, il voit qu’il a écrasé un papillon multicolore. Au retour, le groupe réintègre le présent et constate avec soulagement que rien n’a changé. Mais, est-ce si sûr ? L’ambiance semble un peu différente, il y a quelque chose, comme une tension dans l’air. Un malaise. Et quand le héros discute avec les mêmes personnes qu’il a croisées avant son départ et qui se moquaient du candidat fasciste, il réalise avec effroi quelles sont ravies… qu’il ait été élu la veille !
Une autre nouvelle de Bradbury, sans doute la plus connue de Bradbury, et qui a été plusieurs fois portée à l’écran, Farenheit 451, dépeint un monde d’où les livres ont été bannis, et où des résistants apprennent par coeur les classiques de la littérature pour pouvoir les transmettre aux futures générations. (En écrivant cela, je songe que depuis l’arrivée de Trump au pouvoir, les bibliothèques publiques américaines ont été sommées d’éliminer de leurs rayons des milliers d’ouvrages considérés comme subversifs, gauchistes, “woke”, etc, et parmi eux 1984, le roman d’Orwell. Y aurait-il un Big Brother, quelque part, qui se serait senti visé ?)
Après tout Bradbury a connu le Maccarthysme, et sans doute pouvait-il imaginer que son pays sombrerait un jour à nouveau dans une guerre menée contre la culture et l’intelligence… Mais lire est toujours une prise de distance, et les pouvoirs à tendance autoritaire n’aiment pas ça. Ils n’aiment pas que l’on prenne le large. Ils n’aiment pas que l’on pense. C’est dangereux pour eux. La lecture et l’écriture sont une résistance parce qu’ils nous engagent à penser. En liberté. Les régimes autoritaires, sous toutes les époques et toutes les latitudes, s’empressent de censurer les livres, de les bannir, d’en combattre l’influence, c’est pour que puisse prospérer sur le vide ainsi créé leur langue fausse, leurs idées simplistes, les clichés dont ils font de tristes slogans. (Et on pourra lire là-dessus, par exemple Coulée brune comment le fascisme inonde notre langue, du traducteur de Mein Kampf Olivier Manonni (éditions Héloïse d’Ormesson, 2024), ou La pensée perverse au pouvoir, de Marc Joly (éditions anamosa, 2024), ou encore La guerre des mots, le livre de Barbara Cassin dont j’ai déjà parlé ici.)
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Lire longuement, profondément, s’immerger dans une oeuvre, un univers, côtoyer des personnages, la pensée d’une autrice ou d’un auteur, lire au long court, c’est une expérience qui se perd un peu, paraît-il, à mesure que les écrans et le scrolling tendent à nous enfermer dans des bulles de zapping chronophage. La lecture est lente, parfois exigeante, mais elle nourrit l’intelligence et l’imaginaire d’une manière incomparable. C’est la magie des livres que de nous emporter par-delà les territoires et les époques, par-delà les genres et les castes, par-delà la mort elle-même (puisqu’elle nous invite à converser avec des hommes et des femmes disparus parfois depuis des millénaires). Les livres nous divertissent, nous émerveillent (et nous ennuient parfois !), ils nous font réfléchir et nous enseignent, ils peuvent entretenir aussi en nous cette inquiétude qui est la flamme de l’esprit critique.
* Les livres nous apportent le monde sur un plateau. On peut lire de mille façons. Lire de l’histoire, des biographies, des essais, de la bande dessinée, des romans bien sûr.
Et pour terminer cette note avec du concret, comme on aime à dire aujourd’hui, voici quelques idées de lecture, si vous en manquez (et si votre pile de tsundoku n’est pas déjà trop haute). En vrac une poignée de livres lus en 2025 qui m’ont laissé un excellent souvenir. Ceux-là sont des livres courts, je ne voudrais pas vous provoquer une entorse.
Fulgurant : la leçon inaugurale au Collège de France du génial dramaturge Wajdi Muhawad, L’ombre en soi qui écrit, éditions du Collège de France.
Éclairant : de mon ami Laurent Bibard, philosophe de la complexité, Par-delà le brouillard il n’y a pas de crise - 13 questions pour penser le monde (éditions Eyrolles).
Une perle sauvage : L’amont des sources, de Nastassja Martin, un court et poétique essai sur les glaciers, ces “dragons terrassés” par le changement poétique (éditions Paulsen).
Contre-intuitif : Antidote au culte de la performance - la robustesse du vivant par le chercheur Olivier Hamant qui nous met en garde contre la suroptimisation et l’obsession de performer, cette maladie du siècle. (Tracts, Gallimard)
Trépidant : La part sauvage de Marc Weitzmann, récit sensible et contondant de son amitié avec l’écrivain Philip Roth, interrogation sur l’identité juive, la masculinité et l’Amérique dans une époque de grande mutation (chez Grasset).
Etonnant : Un autre m’attend ailleurs, de Christophe Bigot, ou la passion tardive et inattendue entre Marguerite Yourcenar et Jerry Wilson, un photographe américain torturé, qui, je spoile, se terminera mal.
Intemporel : Eloge de la vieillesse de Cicéron, ou la leçon de vie sereine et optimiste prodiguée par un sénateur romain de quatre-vingts ans en pleine forme, un texte qui a traversé deux millénaires sans prendre une ride.
Résilient : La Figure, récit cryptique et poétique, par Bertrand Belin (oui, le chanteur), d’une enfance quiberonnaise révoltée dans l’ombre d’un tyran domestique. Le livre fini, je l’ai relu d’une traite, ce qui n’arrive pas souvent. (Chez P.O.L)
Bon. Je pourrais continuer longtemps, mais je m’arrête là pour aujourd’hui. Faites vos jeux ! Et je vous souhaite une excellente année 2026, et beaucoup de belles lectures !


