"On gère la crise !"
Si le monde est dans un état critique, pour éviter la panique et se donner une chance de surfer la vague, au moins peut-on commencer par faire du tri et mettre ses affaires en ordre
Quand les choses deviennent difficiles, urgentes, il n’est plus temps d’explorer ni de baguenauder. Il faut agir, vite, avec froideur et précision. Décider. Trancher. Le sentiment du danger a pour effet de provoquer notre lucidité. Pour éviter le pire écueil, la panique qui fait perdre tous ses moyens, on rassemble ses forces autour de ce qui apparaît vraiment important. C’est un réflexe de survie.
Combien de personnes ont fait ce constat ? Face au danger, elles sont encore étonnées de l’efficacité dont elles ont fait preuve. On ne sait pas de quoi on est capable.
Je n’ai aucun goût pour les situations critiques, mais du moins j’ai souvent observé que la perspective d’un danger imminent conduisait instinctivement à revenir à l’essentiel, à cesser de s’éparpiller, et ce constat a le don de me tranquilliser. Le moment venu, on saura mobiliser toutes ses ressources, même celles qu’on ignore.
Au sens propre, une “crise” est une situation perçue comme instable, pas dénuée d’ambiguïtés, car on ne sait pas au juste comment les choses pourraient basculer. Un changement important est possible, en cours ou imminent, et comme le changement porte toujours le risque de l’imprévu, que l’imprévu convoque l’incertitude, et l’incertitude l’angoisse, voilà que le cerveau mouline à toute vitesse pour traiter l’information disponible et s’efforcer d’anticiper les pires scénarios pour pouvoir s’y préparer.
Ce bouleversement produit à la fois une perte des appuis et des routines, mais aussi le surgissement d’un nouveau paysage où, certainement, des perspectives inattendues peuvent s’ouvrir. C’est ce qu’exprime avec élégance la langue chinoise.
Le mot “crise” est composé de deux idéogrammes : wei (danger, peur, risque, qui représente un homme au bord d’un précipice) et ji (opportunité, chance, moment crucial).
Cette représentation souligne qu’en temps de crise, nous nous engageons sur une ligne de crête. Le chemin est étroit. Les dés vont-ils tomber d’un côté ou de l’autre ? Il y a un risque, mais aussi, peut-être, une pente à suivre, un versant favorable, une chance à saisir.
La dimension stratégique est souvent présente dans la manière chinoise d’aborder les situations concrètes, qui considère que la nostalgie, l’attachement excessif au passé, risquent de nous faire rester en arrière de l’événement, et manquer de voir les “petites pousses vertes”, les germes d’avenir encore peu visibles mais qui précisément indiquent les tendances à suivre, les courants porteurs.
Toute crise est donc un moment ambigu (sinon c’est juste un coup dur ou une mauvaise nouvelle) qui rend possible et légitime des lectures différentes, des interprétations diverses, selon l’échelle de temps que l’on regarde, selon la hauteur à laquelle on se place.
(Vous pouvez regarder la crise actuelle sur le pétrole comme une catastrophe pour ceux qui en dépendent pour leurs activités quotidiennes, et aussi comme une opportunité pour les États d’accélérer la décarbonation énergétique. Les deux sont vrais.)
Comment se positionner pour profiter du vent qui se lève, même s’il souffle en tempête ? Que peut-on faire ?
C’est alors qu’il devient éclairant de basculer de l’autre côté du monde, chez les Grecs, d’où vient le mot krisis, et son étymologie est aussi instructive.
Krisis désigne : “l’examen méticuleux d’une thèse, l’évaluation qui en découle, la décision qui s’ensuit. (...) Il exprime un effort pour discerner le mauvais du bon et se défaire de l’un pour conserver l’autre”
(Les citations de ce post sont empruntées au livre de Laurent Danon-Boileau, linguiste et psychanalyste, Voix des racines, Glossaire giboyeux à l’usage des promeneurs et autres amateurs de mythologie lexicale, éditions Fario)
À l’origine, krisis décrit une analyse en vue de l’action. D’ailleurs, c’est un sens que l’on retrouve quand on parle d’un-e critique de littérature ou de cinéma. Il s’agit de soupeser les œuvres, ce qu’elles apportent, ce qu’elles produisent, ce qu’elles réussissent et ce qu’elles manquent, comment elles pourraient être meilleures, etc. De même, on dit que quelqu’un a de l’esprit critique quand cette personne montre une intelligence aiguisée, qu’elle regarde les choses avec acuité, pénétration, un effort d’objectivité, une certaine liberté aussi à l’égard des préjugés. Elle n’hésitera pas à remettre en question le prétendu “bon sens” qui n’est généralement que la facilité de se plier sans réfléchir à l’esprit du temps et aux usages convenus.
Critique est celle ou celui qui sait que ça n’est pas parce que beaucoup de gens pensent ou disent la même chose, que cette chose est vraie.
Si l’on suit cette étymologie, la crise n’est pas la catastrophe, mais le moment du choix.
“La crise, c’est l’instant du tri auquel on succombe ou l’on survit. Il y a ce que l’on garde, il y a ce que l’on jette. Fatalement. Tragiquement. L’énergie, l’acuité de l’âme et du corps se trouve convoquée, rassemblée. La crise c’est l’instant du saisissement. Celui aussi ou le navire fait face à l’assaut ennemi. Rassemblement de toute force disponibles. sursaut.”
Les crises que nous connaissons sont de tous ordres. Crise politique, crise mondiale, crise personnelle, crise de nerfs, middle life crisis, faites votre choix.
Mais le viatique, en cas de confusion, de désorientation, d’incertitude et d’inquiétude (tous indicateurs d’une crise en cours), c’est de poser ses idées et ses doutes, de prendre du recul à l’égard de ses émotions, et de considérer les aspects concrets de la situation. Vider son sac, faire le point, déterminer ce qui ne sert plus ou est dépassé, ce qu’on garde, ce qu’il faut inventer pour avancer malgré le vent de face.
(J’en profite pour affirmer ici ma conviction qu’on réfléchit souvent mieux avec quelqu’un qui apporte un contrepoint à notre réflexion, un sparring-partner, un-e ami-e avisé-e, un coach, un groupe de soutien, etc.)
J’aime cette idée, que dans les situations de grand changement, quand on a perdu les repères habituels, que le sol tremble ou que l’orage approche, il faille se remettre au contact de l’essentiel. Clarifier, mesurer, fourbir ses armes. Au fond, c’est de saison. Le printemps est le temps du grand nettoyage, du tri et du débarras qui donne une sensation d’espace, de netteté et d’ouverture. On se regroupe, on se recentre, on se débarrasse de ce qui encombre, pour libérer son esprit et mobiliser son énergie, faire ce que l’on doit, aller vers ce qui vient - quoiqu’il vienne - avec la plus grande légèreté.
Je vous souhaite une bonne semaine !



