Le paradoxe de l’expérience
Ce qui vous est difficile, ce qui ne vous est pas naturel, pourrait bien devenir votre domaine de plus grande compétence. C’est une des lois de l’expérience.
J’ai appris qu’un psychiatre que je connais n’est pas en congé, mais hospitalisé suite à une crise maniaque. Il est bipolaire, m’a-t-on expliqué. La bipolarité n’est pas une affection facile à gérer, parce que la personne qui en souffre est trompée par les variations d’humeur propres à cette affection (et donc souvent elle ne peut pas admettre qu’il y a un problème et qu’elle aurait besoin de soin). J’imagine la difficulté (sans parler du risque induit pour ses patients) quand elle touche un professionnel dont le métier est précisément d’évaluer l’équilibre mental de ses patients pour les médiquer avec justesse.
Cette histoire m’a fait penser à ce qu’on dit parfois, que les psychiatres sont des gens bizarres, peut-être un peu fous eux-mêmes. Est-ce qu’il faut ça pour naviguer avec quelques repères dans les parages de la maladie mentale ? Faut-il avoir soi-même côtoyé quelque gouffre intérieur, angoisse ou dépression, pour savoir de quoi l’on parle et comprendre ceux que l’on a pour mission d’aider ?
Plus largement, cela peut interroger la vocation et le métier que l’on exerce. Sur quelle expérience intime se base un choix qu’on a fait ?
Ai-je choisi de faire du droit parce que j’ai connu l’injustice dans ma famille ? Suis-je devenu vétérinaire parce que je n’ai jamais accepté la mort de mon chien adoré quand j’avais huit ans ? Et patron parce que j’ai souffert de voir mon père licencié et que j’ai voulu compenser cela en étant non pas celui qui subit mais la personne qui décide ?
Est-ce qu’on devient psy pour se soigner soi-même ? Et coach ? Et travailleur social ?
Les métiers de l’accompagnement exigent une forme d’intelligence empathique, mais également une distance : il s’agit du moins que l’on soit au clair avec ses propres fragilités, pour ne pas projeter inconsidérément sur autrui nos propres schémas. Mais inversement, le fait d’avoir un certain vécu du type de difficulté que rencontre un client ou un patient, n’est-ce pas essentiel pour en avoir une compréhension fine ?
Particulièrement dans ce domaine de l’accompagnement, je ne crois pas que l’on puisse opérer seulement à partir de belles théories.
Les théories et les modèles nous apportent du savoir, ils donnent de la structure à notre connaissance. En quelque sorte ils nous aident à comprendre/classer/trier tout ce qu’on sait sans en avoir conscience.
Mais je reste persuadé que l’on apprend les choses les plus fondamentales de sa vie à partir de l’expérience que l’on acquiert des problèmes qu’on a soi-même affrontés (et des leçons qu’on en tire).
Par exemple, cette personne qui a été longtemps une personne timide et solitaire, ne savait jamais se positionner dans un groupe. Elle fuyait les collectifs et les rassemblements, parce qu’elle ne s’y sentait pas à l’aise. Elle en souffrait. Pour une raison ou une autre, il lui semblait toujours être de trop ou à côté des autres, décalée, pas à sa place. Or précisément parce que cela ne lui était pas naturel, elle a beaucoup observé les autres (et cela depuis l’enfance quand des groupes se formaient dans la cour de récréation, qui la rejetaient). Par la suite elle a développé une sensibilité inquiète aux comportements dans les groupes et les équipes qu’il lui a fallu côtoyer. Par précaution. Et puis un jour cette personne est devenue coach d’équipe. Parce que ça avait toujours été difficile pour elle de trouver sa place dans un groupe, elle a découvert le plaisir d’y tenir un rôle différent (à la fois dedans-dehors). Elle réalise que pour exercer son métier, ce qu’elle fait désormais avec une parfaite aisance, elle s’appuie sur toute l’acuité et la vigilance qu’elle a développé au fil des années pour s’adapter à un milieu qu’elle percevait comme hostile.
C’est un paradoxe de l’expérience. Ce qui nous est a priori le moins naturel, le plus difficile, pourrait bien devenir notre domaine de plus grande compétence.
Parce qu’il est celui où nous avons acquis, par nécessité, par prévention du risque que nous percevions, beaucoup de connaissance. Parce que c’est là qu’il nous a fallu faire de grands (et peut-être douloureux) efforts d’adaptation.
Parce qu’en somme on partait de plus loin que les autres, on a fini par devenir expert de notre difficulté. Et finalement, ce savoir issu de l’inconfort, et peut-être de l’échec, nous rend par la suite plus apte à comprendre et accompagner avec empathie celles et ceux qui rencontrent des difficultés comparables. On sait alors vraiment de quoi on parle. On dispose d’un point de référence intime qui nous aide à naviguer dans la situation.
En fait, je crois fondamentalement à la valeur irremplaçable de l’expérience.
On attribue à Albert Einstein cette remarque :
« La connaissance s’acquiert par l’expérience, tout le reste n’est que de l’information. »
L’expérience ne se transmet pas aisément aux autres - ou pas de la manière qu’on croit. L’expérience n’apprend que de la faire soi-même.
Mais il y a ici une bonne nouvelle, sur laquelle je vous propose de conclure provisoirement.
La personne que vous êtes a vécu un nombre incalculable de situations, dont beaucoup n’ont pas laissé beaucoup de traces conscientes, mais qui sont là pourtant, à disposition, quand on se trouve à affronter un changement, une situation qu’on croit inédite. En fait, il suffit alors d’entr’ouvrir la porte de l’inconscient pour y puiser dans un immense réservoir de ressentis et d’apprentissages oubliés, qui ne demandent qu’à être réactivés pour nous enseigner à mieux vivre le moment présent.
Bonne journée !



