La leçon de Sénèque
Peut-être que les mots d'un vieux philosophe romain pourraient nous aider à nous orienter dans le chaos d'un monde pris d'hystérie
Comment trouver une stabilité intérieure dans une époque d’inquiétant chambardement, pleine de bruits de bottes, de débats absurdes, de mensonges “assumés”, de conversations qui tournent de plus en plus souvent au dialogue de sourds, quand elles ne versent pas carrément dans la confrontation, confrontation des uns contre les autres, sinon de tous contre tous ?
En lisant Vivre debout et mourir libre, le livre que Maxime Rovère consacre à la philosophie de Sénèque et à ce qu’il appelle la “vertu” (qui n’a certes rien à voir avec les ligues du même nom), je n’ai pu m’empêcher de m’interroger sur les vertus qui seraient nécessaires pour affronter l’incertitude actuelle, la perte des repères, l’effritement des principes du droit et de la common decency. À quoi se raccrocher quand l'ordre ancien, celui auquel on tenait — et qui nous tenait —, s'effondre sous nos yeux incrédules comme un château de cartes ? De quelles qualités d’âme, de quelle volonté, de quelle ambition morale aurions-nous besoin aujourd’hui ? C’est une question politique aussi, bien sûr, parce qu’y répondre implique de questionner les valeurs qui font que nous continuons de faire société, quand tant de prédateurs, pris par l’hubris, s’efforcent de nous diviser pour nous affaiblir. (Et ce n’est certes pas le coach que je suis qu’on aura besoin de convaincre que la cohésion est une vertu cardinale d’un collectif !).
Oui, les nuages noirs s’accumulent à l’horizon, dans un ciel où planent quelques vautours. Il faut donc garder la tête haute - et froide. Ça tombe bien : Sénèque est un bon guide pour la navigation par gros temps. Contemporain du Christ (il est né en l’an moins 4, et s'est donné la mort en avril 65), il fut homme d’Etat, philosophe, dramaturge. Sénèque était romain, et comme tel, un pragmatique (on ne fait pas vivre un empire aussi immense et divers que l’empire romain pendant des siècles sans un pragmatisme à toute épreuve). Il fut un homme très riche, qui connut les plus grands honneurs. Mais, revers de la médaille, ce parcours l’a aussi amené à fréquenter quelques dangereuses crapules, comme on en rencontre (de toute éternité humaine) aux plus hautes marches du pouvoir quand celui-ci se prétend absolu : songez qu’il fut conseiller des empereurs Claude, puis Caligula, avant d’être rappelé à Rome pour devenir le précepteur du jeune Néron. Cette dernière fréquentation finira par lui coûter la vie, puisque, tombé en disgrâce auprès de l'empereur, contraint à l’exil, menacé, il sera finalement acculé au suicide. (Et cela, alors même que Sénèque avait donné une partie de sa fortune pour reconstruire Rome dévastée par l’incendie que l’on dit allumé par Néron : il ne faut jamais se rendre redevable auprès d’un psychopathe.)
J’ai cette croyance que l’on gagne souvent à se dégager des grilles de lecture familières. Faire un pas de côté pour adopter un point de vue différent, éclairer la situation sous un autre angle, voir et de sentir les choses autrement*. Et pour cela, il y a toujours le loisir de se tourner vers les grands anciens. Comprendre un peu ce qu’ils ont vécu, les leçons qu'ils ont tirées. Autres temps, autres moeurs, certes. Mais, apr!s tout, notre civilisation n’est ni la première ni la dernière. L’être humain n’est certes pas plus malin aujourd’hui qu’il y a deux millénaires.
Mais j’en reviens à cette “vertu” dont parle Sénèque, ce mot qui demeure et que nous tenons du latin. Vertu a ce sens que nous connaissons toujours, de “qualité”, de “valeur”, de “force morale”. Mais pour Sénèque la vertu est une pratique. Elle n’est pas une philosophie de salon, d’ailleurs il n’a plus le temps pour ça, mais elle est une manière de vivre bien. Vivre bien, qui signifie précisément vivre libre.
Maxime Rovère s’intéresse à la pensée du dernier Sénèque, celui qui adresse des Lettres à son ami Lucilius, gouverneur de la Sicile. À ce moment de sa vie, Sénèque sait que la fin est proche. Pour lui, l’horloge sonne minuit. Vulnerant omnes ultima necat. Il est sous le coup d’une sentence de mort de l’empereur qui peut l’atteindre à tout moment. Les mots qu’il adresse à son ami sont donc un sorte de testament philosophique, en même temps qu’une manière de mettre ses idées en ordre et de s’alléger avant le grand saut — car il ne laissera personne décider pour lui. Il s’efforce de transmettre le coeur de son expérience, sa vision de ce qu’est une vie bonne. Sénèque est nourri de stoïcisme grec. Il fait confiance à la raison pour lui servir de viatique, il s’appuie sur elle pour affronter la mort avec sérénité. Avec légèreté même, dans la mesure précisément où le stoïcisme, on le sait, est une éthique du détachement.
Je connaissais Maxime Rovère pour un précédent livre, dont le titre, Que faire des cons ? démontrait son audace à aborder des questions brûlantes et d’utilité publique. (Pour être juste, il faut ajouter le sous-titre de l’ouvrage : Pour ne pas en rester un soi-même.) En présentant et expliquant au lecteur d’aujourd’hui la pensée de Sénèque, il ne propose pas une sorte de stoïcisme en kit, le genre de catéchisme de développement personnel dont aiment à se parfumer certains influenceurs. Il s’agit bien d’un ouvrage de philosophie. Mais si son livre, didactique et précis, à l’écriture claire, touche le lecteur, c’est parce qu’on sent combien la fréquentation de Sénèque (que Rovère a également traduit) a touché l’auteur, comment elle l’a aidé dans la conduite de sa propre existence. Il en parle un peu, avec pudeur. Mais à cela je suis spécialement sensible, car je crois que les livres ne valent au fond que par ce qu’ils nous font éprouver, quand ils résonnent secrètement en nous au point de nous faire changer, en somme quand ils nous inspirent véritablement. Les lettres de Sénèque ne sont pas qu’une ligne de brume élégante dans le ciel des idées, elle ne sont pas un pur exercice de rhétorique, ni même une posture d’héroïsme face à la mort, mais bien la tentative farouche, touchante, de transmettre à son ami la joie (oui, la joie !) qu’on peut même éprouver à décider de mourir dans la dignité, dans l’exercice de sa pleine liberté. (Et j’ajoute que ses lettres sont aussi, par elles-mêmes, l’exercice de l’amitié, qui est à mon avis l’une des plus belle vertu.)
J’en conviens, à deux millénaires de distance, le stoïcisme pourrait paraître bien raides à nos esprits modernes, tellement souples parfois qu’ils semblent manquer de colonne vertébrale. Et bien des confusions sont possibles sur le sens des mots, sur le contexte et la culture du temps. Je l’ai dit, ce mot vertu aujourd’hui pourrait prendre une connotation moralisante, voire grandiloquente : la vertu comme apanage du héros ou de l’ascète, comme moyen d’avoir une vie parfaite, etc. Pour Sénèque, les histoires de héros et de dieux offrent seulement des images de la vertu. Ce ne sont pas des exemples à suivre, mais des illustrations, des métaphores qui encapsulent dans une forme frappante certains préceptes de vie que nous devons garder à l’esprit pour ajuster notre cap et agir dans l’adversité. Pour lui, la vertu est la manière de se tenir dans l’existence qui libère de ce que les Romains nomment la Fortune (au sens de notre expression une bonne ou une mauvaise fortune, c’est-à-dire tous les aléas, les évènements extérieurs, les hasards bons et mauvais de l’existence, tout ce qui nous arrive et que nous n’avons pas choisi). Nous ne devrions pas, dit-il, laisser la Fortune nous dicter sa loi. Nous ne devrions ni la redouter, ni attendre d’elle qu’elle nous comble. On ne peut pas passer sa vie à rêver de gagner au loto ou qu’on nous offre une promotion, ou de la “reconnaissance” ou je ne sais quoi d’autre. Bien sûr, nous sommes bien obligés de faire avec les situations qui se présentent, avec ce que la Fortune nous apporte. Mais toutes les épreuves quelle impose, nous pouvons - nous devons, insiste-t-il — les prendre comme des occasions d’exercer notre sagesse et notre liberté. (Et je songe ici à cette phrase attribuée à Mandela, “soit je gagne, soit j’apprends” qui est encore une autre manière de dire que l’on peut tirer profit de toute circonstance qu’on rencontre.) C’est en cela qu’on en sera toujours gagnant. Être au meilleur de soi-même, c’est-à-dire faire de notre mieux. Rien de moins, rien de plus. Et cela nous pouvons toujours le faire et y trouver bénéfice.
Car la vertu qu’on exerce est à elle-même sa propre récompense. On ne pratique pas la vertu pour se faire bien voir ou se faire valoir, pour complaire au regard des autres, on ne la pratique pas pour se distinguer ou dans l’attente d’un quelconque “retour sur investissement”, comme on ne disait pas en l’an 65 après J.C. La vertu n’est pas rare, ni exceptionnelle, et même elle est contagieuse (comme l’est également la perversité et le vice, vous l’aurez noté). Nous aimons voir quelqu’un faire preuve de qualités humaines, de courage, d’humilité, d’intelligence, de force d’âme. Cela nous éclaire et nous encourage. Voir quelqu’un agir avec vertu ne nous fait pas sentir inférieur ou coupable de ne pas être à sa hauteur, mais tout le contraire. Voir quelqu’un agir avec vertu nous fait du bien ! Voir quelqu’un se montrer digne de son destin nous réchauffe le coeur, c’est-à-dire éveille notre courage. En appréciant la vertu d’un-e autre, dit Sénèque, nous exerçons déjà la nôtre.
Car il ne s’agit jamais de se comparer, de vouloir mesurer la vertu des uns ou des autres. Nous vivons aujourd’hui dans un monde gangrené par une obsession de la performance, de la compétition, de l’optimisation et de l’évaluation, jusqu’à l’absurdité. Une société du chiffre, du traçable, du quantitatif. (Or il semble bien si j’en juge à mes propres observations que ce penchant ne nous tire ni du côté du cœur ni du côté de l’intelligence.) Mais précisément la vertu n’est pas une quantité. Elle ne sera jamais de ce côté-là.
L'infaillibilité, l’impassibilité que Sénèque cherche en bon stoïcien désigne moins la capacité de ne pas se tromper, ou une forme de perfection impossible à atteindre, que celle de ne jamais laisser les opinions, les perceptions, les émotions ou les mauvais exemples nous faire agir contre ce que nous savons être vrai, c'est-à-dire contre la conduite honorable que nous indique notre perception du bien. C’est une boussole qui en vaut une autre, pas toujours facile à manier j’en conviens, mais c’est la seule à laquelle nous pouvons toujours faire confiance pour adapter notre conduite et continuer d’avancer en liberté. Un programme à la fois modeste et ambitieux.
Pour finir, je vous laisse avec cette phrase de Gilles Deleuze qui éclaire ce qu’est selon lui la conduite stoïcienne (in Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, éditions Champs essais, 1996) :
Tracer son mince chemin stoïcien consiste à être digne de ce qui arrive, à dégager quelque chose de gai et d’amoureux dans ce qui arrive, une lueur, une rencontre, un événement, une vitesse, un devenir.
Bonne navigation, et à bientôt !
*Apprendre à sentir les choses autrement : c’est précisément, je le note au passage, ce que permet l’hypnose.


