La détermination de Claude Lévi-Strauss
Ne rien lâcher quand on écrit pour la postérité
Vers la fin de sa vie, Claude Lévi-Strauss s’engagea dans la rédaction d’un triptyque théorique d’une immense ambition. Dans ses monumentales Mythologiques, ouvrages débordant d’érudition, il brasse des milliers de récits et d’histoires, et tisse entre eux des correspondances selon la méthode d’analyse structurale qu’il avait définie dans les années cinquante.
Il faut se dire qu’à l’époque où il se lance dans ce projet d’écriture total, l’ordinateur personnel n’existe pas. Lévi-Strauss utilise des fiches, des milliers de fiches en carton couvertes de sa petite écriture précise, qu’il stocke dans un meuble spécial de son bureau. Ces notes de terrain, ces références d’ouvrages et d’articles scientifiques, ces notions et concepts à creuser, ces citations, elles sont la banque de données d’une vie de travail acharnée, toute la mémoire minutieuse d’un savant. Dans sa jeunesse, dans la jungle du Mato Grosso, à la rencontre des Bororos ou des Yanomamis, Lévi-Strauss traînait déjà avec lui de lourdes malles qu’il remplissait de fiches. Cinquante ans plus tard, dans son bureau, quand il écrit, il a à portée de main, en plus de ces fiches, une immense bibliothèque, des tirés à part, des encyclopédies. Souvent, pour obtenir une information, pour vérifier un fait, il lui faut rédiger un courrier à l’intention d’un ami, d’un chercheur, une lettre qui partira par la poste, parfois à l’autre bout du monde, et dont il attendra la réponse pendant plusieurs semaines. L’email, les moteurs de recherche et les IA n’existent pas. Il tape tout à la machine, ou le fait taper. On ne peut pas même imaginer l’énorme travail paperassier de cette rédaction colossale, à laquelle il consacra huit années de sa vie, samedi et dimanche compris.
À plusieurs reprises, il exprime sa peur, le risque qu’il voit, le risque de ne pas réussir à dominer son immense documentation, de finir sous elle enseveli, de mourir avant l’achèvement. Il dit ceci (dans une interview au Monde en 1985) :
« J’ai été pendant tout mon travail obsédé par ce qui est arrivé à Saussure avec les Nibelungen sur lesquels il a travaillé des années, auxquels il a consacré des dizaines et des dizaines de carnets de notes. On se rend très bien compte en les lisant qu’au fur et à mesure que son étude, passionnante, progressait, il devenait tellement écrasé, noyé par ses propres matériaux qu’il n’arrivait plus à en commander le fil. C’était le péril majeur qui me guettait tout au long de la composition des Mythologiques. Je me suis donné comme principe infrangible que je ne devais pas y succomber et qu’il me fallait à tout prix, même à celui d’éprouver le lecteur, conduire l’entreprise jusqu’à son terme. »
Alors, pour conjurer le sort qu’il redoute — ne jamais réussir à mettre en point final à cette œuvre tentaculaire —, il ne lâche rien. Car il entend embrasser large, du plus petit détail à la dimension théorique la plus abstraite, et parfois absconse, mettre en ordre cette masse de documentation, envers et contre tout, et pour cela il doit continuer, continuer d’avancer, il lui faut cravacher, chaque jour écrire, congédier le découragement qui pointe, répudier l’ennui qui parfois le gagne, repousser l’envie d’aller voir ailleurs, se priver même de repos, c’est un moine, un bourreau de travail, chaque jour à la tâche, qu’il pleuve ou qu’il vente. Il croit à la nécessité du monument qu’il bâtit, dont il lui faut être et l’architecte et le maçon, et le terrassier, et le peintre. Il ne doute pas — il ne se donne pas le droit de douter. Il accomplit le tour de force d’aller au bout de son projet, qui sera son héritage, le point d’orgue de son œuvre.
J’imagine que le secret d’un tel travail, c’est une régularité, une organisation sans faille, un engagement total. Je me figure qu’il a un plan détaillé, et qu’à partir de cette structure, il avance chapitre après chapitre, méthodiquement, sans lever la tête, pour ne pas risquer d’être pris d’un vertige devant l’ampleur de la tâche. Il empile les pages déjà écrites dans des chemises numérotées, cotées. Mais comment fait-il, dans ces milliers de pages, pour ne pas se répéter, pour brasser « en ordre » cette masse d’information, pour ne pas se décourager devant la tâche, c’est un mystère. Comment parvient-il à tenir son projet sur les rails ? Cerveau exceptionnel de puissance et d’agilité, bien sûr. Et quand il rédige ce triptyque, cela fait plus de cinquante ans que Lévi-Strauss collecte et brasse ce matériau, qu’il le creuse, qu’il le discute avec ses étudiants et ses pairs. C’est son héritage, son legs, son point d’orgue.
Une vie professionnelle repose d’abord sur la nécessité de gagner de quoi vivre. Mais pour certains, cette nécessité passe au second plan, parce que leur situation est suffisamment solide pour que l’argent ne soit plus la question centrale. La motivation est d’un autre ordre. Celui d’une réalisation, quelle qu’elle soit.
Cette réalisation est ici d’une ambition folle. Lévi-Strauss écrit pour partager ses idées, pour faire œuvre, mais son écriture, (comme celle de Freud, avec laquelle je vois un évident parallélisme dans l’intention) a aussi une fonction stratégique. Il mène en publiant une opération militaire. Il s’agit de forcer des redoutes, de prendre des bastions dans l’appareil universitaire. De positionner des alliés, de mener des coups tactiques quand le général en chef, aux moment essentiels, avec un article dans une revue, une conférence, un livre, se porte en avant des troupes pour dégager le terrain et prendre les coups. Les livres, les articles, les travaux de recherche sont des munitions pour la conquête. Les territoires convoités sont idéologiques, ce sont des paradigmes, des concepts, des représentations. La science.
Il s’agit pour Lévi-Strauss de consolider son magistère sur l’anthropologie au sein des sciences sociales, et de rendre incontournable la méthode structuraliste qu’il a contribué à promouvoir au long de son immense carrière. Mais il s’agit aussi - et peut-être surtout — de prendre date pour la postérité. C’est sysyphéen.
« Il n’arrivait plus à en commander le fil », dit Lévi-Strauss, pour expliquer l’échec de son maître Saussure à terminer son manuscrit obèse, parce que noyé, submergé, par l’énormité du matériau accumulé, documentation, réflexions, esquisses et ébauches. Cette phrase dit tout. Elle dit à la fois la peur de l’échec, toujours possible, mais aussi la lucidité de l’ambition, et la détermination implacable du génie.


