“Je manque de confiance en moi”
Et moi, ce sont les gens qui ne doutent jamais, et qui ne doutent de rien, qui m'inquiètent le plus
Je crois que c’est une des phrases que j’entends le plus fréquemment, de la part des personnes qui me consultent, en coaching professionnel comme en thérapie. C’est une sorte d’auto-diagnostic censé tout expliquer, et résumer le problème qui leur pèse.
“Je manque de confiance en moi”
Mais est-ce si clair ? Et comment aller plus loin que cette simple phrase ?
Car bien sûr, la confiance n’est pas une certaine substance dont on pourrait manquer comme d’une sorte de carburant (à la différence de telle personne qu’on imagine toujours pleine d’assurance, et qui ne semble jamais douter de rien, et surtout pas d’elle-même). Dire qu’on manque de confiance en soi, c’est faire l’hypothèse d’un déficit. La confiance est une chose impalpable, sans doute. Mais quand on y réfléchit, le manque de confiance relève fondamentalement de la peur. Peur d’être soi-même, peur de réussir ou peur d’échouer (c’est au fond la même chose), peur de ne pas être accepté, peur qu’on nous rejette… Le problème, c’est quand cela se manifeste par des comportements qui nous desservent : mise en retrait, refus d’obstacle, refuge dans la passivité ou l’addiction, et bien sûr la frustration ensuite de n’avoir pas saisi certaines occasions, le reproche qu’on se fait d’avoir agi d’une manière idiote.
La plupart d’entre nous connaît ce sentiment de manque de confiance, à un moment ou un autre. Car il y a toujours des situations qui font qu’on hésite, qu'on n’ose pas, qu’on doute de sa légitimité et de sa capacité à agir. Le problème survient dans cette insécurité, cette crainte de s’affirmer, conduit à une forme d’inhibition. Par exemple, quand on fait en sorte d’éviter systématiquement les situations où l’on se retrouverait sur le devant de la scène (alors qu’au fond de soi on y aspire). Ou encore quand on se tait plutôt que de risquer de faire entendre une voix divergente, et qu’on se mord les doigts ensuite de n’avoir pas exprimé son point de vue, qui aurait pu être utile à tous.
Cette insécurité intime prospère souvent sur certaines croyances que l’on a à propos de la personne qu’on est. On craint de n’être pas aimable, ou pas désirable, ou pas suffisamment savant-e, ou intelligent-e, ou fort-e, etc, bref, pas aussi bien qu’il faudrait. Du reste, même certaines personnes qui jouissent d’une réussite sociale enviable, d’une vie familiale et amicale satisfaisante, souffrent de devoir en faire beaucoup pour ne pas montrer leurs failles, pour surmonter l’angoisse de ne pas être à la hauteur de ce qu’elles pensent qu’on attend d’elles.
Souvent on se juge soi-même durement. On se juge même plus durement que les autres. On pratique une grande indulgence envers autrui, et une sévérité absurde envers soi-même. On a beau savoir intellectuellement qu’on vaut autant que n’importe qui, qu’on a des compétences et des savoir-faire, des qualités qui font de nous une personne estimable, valable, etc, c’est comme si ce savoir-là, était friable, pas solide, pas sûr.
N’est-ce pas, au fond, qu’on redoute une trahison ? On redoute d’être trahi par soi-même. Comme si un ennemi intérieur, une ombre en nous conspirait à nous priver de nos moyens, à saboter nos projets, à nous empêcher de prendre des initiatives et de nouvelles responsabilités ! Si je prends la parole, je pourrais bafouiller, dire des bêtises, avoir un trou de mémoire. Je pourrais être envahi par l’émotion, rougir, perdre mes moyens, manquer de répartie, ne pas savoir quoi faire, ne pas trouver les mots. On se moquera de moi. Le manque de confiance est souvent lié au risque que l’on perçoit de perdre le contrôle.
Le défaut de confiance peut se lire comme une coupure entre ce que je sais et ce que je sens. Je sais que j’ai les capacités requises, je sais que j’ai de la valeur, je sais que je suis une personne normalement estimable. J’ai prouvé par le passé que je suis capable de faire cette chose-là. C’est ce que me dit ma raison. Pourtant, malgré cela, je ne me sens pas sûr-e de moi. Voilà la coupure. La césure entre le cœur et la raison, entre la pensée et le corps, entre ce que me dit l’expérience du passé (je saurai agir au mieux, je saurai m’adapter comme j’ai déjà su le faire) et la voix insinuante de la peur d’échouer.
Le manque de confiance en soi est souvent la face intime d’un défaut de confiance dans le monde — c’est-à-dire de confiance en les autres. D’ailleurs il se présente souvent sous le forme de la crainte du regard des autres. Du jugement d’autrui. Ils vont penser ceci et cela de moi. Je vais être ridicule, je vais me planter, je vais me vautrer. Un certain idéal de soi (l’image que l’on pense devoir donner de soi) est tellement élevé qu’il en devient écrasant, une source térébrante de culpabilité.
En général, on en connaît plus ou moins confusément les causes profondes. Une histoire familiale compliqué, un manque d’amour, des parents qui n’ont pas su encourager le développement de leur enfant ou qui se sentaient agressés par sa réussite. La confiance en soi peut s’effondrer aussi par suite d’une épreuve, d’une rupture affective, d’un décès, d’une déstabilisation professionnelle, d’une situation de harcèlement, d’un conflit douloureux. Alors une cicatrice ancienne se réveille et se traduit par le sentiment d’insécurité et la dévalorisation.
Ce syndrome polymorphe du manque de confiance en soi peut aussi être nourri et amplifié par des facteurs extérieurs : une époque anxieuse, un bouleversement des repères sociaux, la montée d’un individualisme forcené accompagné d’injonctions à la performance, à l’efficacité personnelle et professionnelle, à devenir une meilleure version de soi-même (sic). Si on ne s’adapte pas, si on n’est pas aussi performant que certains “modèles” qu’on nous présente, c’est qu’on serait déficient. Qu’on aurait un problème, ou même qu’on serait un problème. Cette tyrannie de l’image, amplifiée par les miroirs déformants que tendent les réseaux sociaux à notre narcissisme a de quoi encourager une tendance à l’auto-dépréciation.
Comment trouver un chemin vers un plus grand confort dans sa vie, trouver l’assurance dont on a besoin pour affirmer tranquillement la personne qu’on est, sans forfanterie ni timidité stérilisante ?
Mieux se connaître, mieux s’accepter, c’est peut-être cela qu’on appelle le chemin de la sagesse ? Quels que soient les boulets que l’on traîne derrière soi, et le poids invisible dont on a chargé ses épaules, il est important de se convaincre qu’il n’y a pas, là, de fatalité. Un changement est toujours possible. À tout âge, à condition de le vouloir et de se rendre disponible à un tel changement, il est possible de poser tout ou partie du fardeau sur le bord de la route. Je crois en tout cas que c’est en traversant notre propre fragilité, qui est aussi notre point le plus vif, que l’on apprend à s’accepter tel que l’on est (et les autres tels qu’ils sont !). Nous ne sommes pas des machines, quoiqu’on en dise.
La question de la confiance et de l’estime de soi se travaillent dans un coaching ou une psychothérapie de diverses manières, selon le contexte, selon la demande de la personne. Mais l’objectif est toujours de dépasser les tensions excessives, d’embrasser ses propres contradictions pour s’affirmer, consolider sa tranquillité intérieure, conforter le sentiment de sa légitimité à agir dans le monde, et à y tenir sa place.
Verbaliser ce qu’on ressent, l’élaborer en compagnie d’un interlocuteur qui ne juge pas, est une manière de remettre les choses en perspective. Préciser et contextualiser la difficulté qu’on éprouve, décrire les manifestations concrètes de ce manque de confiance qu’on déplore, identifier certains patterns de comportement qui se répètent, autant de moyens pour gagner en lucidité sur soi, et prendre un peu de distance, un peu de hauteur, non seulement pour relativiser la difficulté, mais surtout pour identifier des voies de résolution, des pistes pour changer. Prendre les choses en main, pour du moins cesser de subit et redevenir acteur-rice de sa vie.
Il peut être intéressant (c’est une stratégie thérapeutique) d’identifier les pensées insistantes (celles qui nous disent qu’on est nul, ou pas capable, qu’on y arrivera jamais, etc) et apprendre à s’en détacher.
On peut aussi diriger autrement son attention, par exemple faire le choix conscient d’observer les moments et les situations où l’on ne se pose pas de question, où l’on se sent à sa place et légitime. Orienter le projecteur de manière à éclairer toutes ces capacités dont on dispose, et qu’on sous-estime grandement. Milton Erickson considérait que notre inconscient, notre imaginaire, est un inépuisable réservoir de ressources. L’hypnose, les approches psycho-corporelles comme les approches psychodynamiques sont des moyens de réveiller et stimuler ces capacités dont nous disposons tous.
Car au fond, à quoi reconnaît-on la confiance en soi ? À un sentiment d’unité. Un sentiment de naturel. Au fait, précisément, que l’on ne se pose pas la question de la confiance. C’est un peu paradoxal sans doute : être confiant, c’est être raisonnablement compact. C’est pouvoir ressentir de la peur, de la honte, de la culpabilité, mais sans y rester coincé. C’est se sentir à sa place dans son existence, donc ne plus éprouver le besoin incessant de devoir s’excuser, se justifier, chercher l’approbation ou l’autorisation des autres pour agir comme la personne que l’on est.
C’est en somme apprendre à “s’autoriser de soi-même”.
Répétons-le, cela n’empêche ni la peur, ni de rater. La peur est un indicateur naturel du risque. Elle nous est utile pour agir en connaissance de cause. Je cite souvent cette réplique réjouissante que l’on attribue à la grande tragédienne Sarah Bernard. Une jeune actrice lui confia qu’elle n’avait jamais le trac avant de monter sur scène. Sarah Bernard lui répondit : “N’ayez pas d’inquiétude, ma chère, cela viendra avec le talent.” Au vrai, ce sont les gens qui ne connaissent jamais le doute qui ne me rassurent pas. Parce que cela signifie qu’ils ne sont pas réalistes, ou qu’ils vivent dans le déni de leurs propres limites. C’est dangereux pour soi, et pour les autres. Le doute, quand il ne paralyse pas, est le signe d’une saine prudence, une preuve de mesure et d’intelligence •
Pause musicale (de circonstance)



Votre texte m’a fait penser à une idée étrange que j’explore en écriture : et si ce que nous appelons “manque de confiance” était en réalité une voix intérieure qui s’est installée avec le temps, un personnage psychique qui parle plus fort que les autres ?
Vous le décrivez très bien quand vous parlez de cet “ennemi intérieur” qui sabote.
Parfois j’ai l’impression que la psychologie et la littérature disent la même chose, mais avec des outils différents : l’une analyse les mécanismes, l’autre leur donne des visages.
Bonjour, une vraie revue de la chose, merci Marc. Si on veut fendre les cheveux en quatre - possible si on a confiance dans ses capacités à manier la lame,-) - m est ce la d estime de soi dont tu parles principalement? J avais dans l idée que la confiance était liée à la praxis, l expérience et la capacité à mobiliser des compétences mais ne devait pas toucher le cœur de l Être. N empêche, merci pour cette pause !