Écrire pour changer
Ce qu'on écrit se transforme et nous transforme : en cas de besoin nous pouvons toujours recourir à cette alchimie réparatrice
Nous ne manquons certes pas de moyens d’agir contre le stress. Nous avons quelques flèches dans notre carquois pour faire baisser la pression quand le manomètre est dans le rouge. Binger des séries Netflix dans son canapé. S’étourdir en scrollant sur Instagram. Se pendre au téléphone avec un-e ami-e. Aller se promener dans la nature si on a la chance que cela soit possible, embrasser les arbres et tourner le visage vers le soleil. Prendre cinq minutes de temps à autre pour respirer lentement avec une appli de méditation ou de cohérence cardiaque. Faire un footing, aller à la salle ou à la piscine. Lire un roman qui nous emmènera sous d’autres époques et d’autres cieux, et voir le monde avec les yeux de personnages dont on pourra sans culpabiliser se réjouir des déboires, des drames et des échecs. Se lover sous la couette seul(e) ou à plusieurs. Se plaindre à son chat, à son chien, à son psy ou à une IA. Faire la cuisine, ou s’occuper de ses plantes. À moins qu’un cinéma pour se changer les idées ? Il y a mille manières et stratégies pour faire passer, ou laisser passer, les pensées dérangeantes, les évènements crispants, évacuer le poids qui pèse sur les épaules, toutes ces choses invisibles qu’on appelle le stress, ces choses qui s’accumulent en nous pour mille raisons, et qui se nouent dans le corps.
Je voulais rappeler ici l’une des meilleures méthode pour s’apaiser. Une méthode low-tech, d’un usage simple, peu exigeante en matériel, utilisable n’importe quand et n’importe où, pourvu qu’on dispose d’un crayon et d’un carnet, ou à défaut d’une application de prise de notes... et d’un peu de goût pour les mots. Cette méthode c’est l’écriture. L’écriture pour soi, laisser la pensée courir sur la feuille de papier ou sur l’écran au fil de son humeur. Mettre des mots sur les blessures, évacuer le trop plein. Déposer ses idées, y compris noires ou énervées, ou tristes ou banales, insulter ses ennemis avec la vulgarité maximale, conspuer les cons et le monde entier, se plaindre et se chagriner, s’engueuler soi-même, bref laisser le champ libre à ses pulsions, à ses imaginations, comme ça vient, sans autre enjeu que de libérer sur la page un peu de ce qu’on sent, de ce qu’on vit, de ce qu’on éprouve, d’ennui, d’émotion, de colère, de tristesse, de doute, de joie, que sais-je. Bref, en cas de besoin, laisser l’angoisse de la vie déborder, se déverser sur la page.
L’écriture est un creuset alchimique. Un métabole. Ce qui s’écrit transforme. Une émotion posée sur le papier ne sera déjà plus la même, ni de la même intensité. Par l’écart entre la pensée et l’acte, entre le sens et le signe, entre les mots qui viennent à l’esprit et la main qui trace sur le papier ou effleure les touches d’un clavier, par la friction entre signifié et signifiant, quelque chose bouge, forcément. Il y a une vie propre aux mots qui s’échappent et s’en vont vivre leur vie à eux.
Quand leur souffrance est la conséquence d’une relation difficile, d’une rupture, d’un abandon, quand ils ont le sentiment que quelqu’un ne pourra (ou ne voudra) jamais les entendre pour ce qu’ils ont à dire, je recommande parfois à mes patients d’écrire. Écrire à cette personne. Lui écrire une lettre, une lettre qu’en général on n’enverra pas. Dire ce qu’on a sur le coeur, comme on le sent, comme on le pense. Sans pincettes, sans ménager l’interlocuteur, sans chercher à le protéger, sans attendre rien en retour. Dire ce qu’on ressent, ce qu’on veut, ce qui est insupportable, ou injuste, confesser sa haine, ou son désespoir s’il le faut. Cette lettre n’est pas destinée à être lue. Ce qui importe est de l’écrire. De se donner ce temps-là. Jeter les mots hors de soi. Jeter sur le papier la confusion, le désarroi, les insultes, les reproches. Soupape, exutoire, catharsis.
(Ici une pensée pour La lettre au père de Franz Kafka, ce texte qu’il n’envoya ni ne publia jamais, adressée à son père qu’il redoutait, et dont vient de sortir en Folio une nouvelle traduction.)
Ecrire, alors, est une manière de cesser de subir. C’est en effet choisir une position active — mais distanciée — et pour cela protectrice. Écrire pour soi, pour se libérer de ce qui pèse, sans crainte du regard d’un autre, sans crainte de ne pas être compris. Aucune importance, aucun enjeu de bien écrire, aucun enjeu d’être lu ou même compris, aucun enjeu de plaire. Ce processus aide à défusionner de ses pensées, de ses émotions. Il aide à digérer, à rationaliser, à mettre du sens sur ce qu’on vit : à élaborer. La mise en acte par l’écrit, cette concentration-là, ouvre la porte de l’imaginaire, de l’inconscient, elle est une transe de la main qui écrit, qui bientôt va plus vite que le cerveau, et va ailleurs, elle court au devant soi comme si notre corps écrivant savait mieux que le mental la route à suivre. Elle est une forme de dialogue authentique de soi à soi (et pas le miroir trompeur et complaisant que tendrait servilement une IA). En plus d’écrêter les émotions excessives, par leur expression en mots, elle peut faire surgir ce qu’on n’attendait pas. Elle est un voyage en soi qui, comme tous les voyages, produit un changement du point de vue.
C’est un fait que j’ai maintes fois observé : quand vous écrivez sur cette relation difficile, quand vous décrivez cette fatigue ou cette douleur, ou cette position impossible dans laquelle une circonstance vous coince, si vous la racontez, si vous l’explorez et la posez en mots, cette émotion qui parfois vous monte à la gorge, si vous vous laissez embarquer par l’écriture elle-même, alors cette situation, cette relation, cette émotion en sera effectivement changée.
PAUSE MUSICALE



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